PAS DE CHANCE, COUSIN : MON GOURBI S’EFFONDRE

PAS DE CHANCE, COUSIN : MON GOURBI S’EFFONDRE

Quelles idées se fait-on donc des gourbis kabyles et des habitants des gourbis kabyles ? Ce n’est peut-être pas ce que je voulais écrire. Voyons donc ce que donnerait la phrase suivante :
Quelles idées se fait-on donc des gourbis kabyles et des habitants des gourbis kabyles !
Dans mon enfance, j’ai fréquenté bien des gourbis. Les recoins, les reflets des rais de lumière passant à l’intérieur à travers des trous insoupçonnables par temps gris ; les traits, les gestes, le rythme du mouvement, le débit de la parole et le ton de la voix des personnages, les animaux domestiques et les objets même me rendent allègrement visite dans le souvenir. Certains d’entre eux m’étaient douillettement accueillants et leurs occupants familiers et chaleureux. Les formules de bienvenue que l’on prononçait à mon entrée étaient agréables telles qu’elles étaient énoncées. Cependant, je ne les aurais pas exigées : je m’y savais bienvenu et cela suffisait amplement à m’y entrainer. Il va sans dire que une formule de bienvenue et un accueil plus jovial que de coutume peut s’avérer propre à s’assurer que l’on n’y est pas encombrant, par temps d’occupation ou de tension inhabituelle, de nouveaux venus, etc.
Puis les maisons-gourbis, les quartiers-gourbis et les villages-gourbis qui m’étaient inaccessible lorsqu’elles vibraient de vie se sont laissées aller à mon jeu de reconstitution imaginaire de leur vécu d’antan au fur et à mesure qu’ils sont délaissés, abandonnés, en ruine, avant d’avoir un appareil photographique par lequel j’ai pu offrir à certain nombre d’entre eux une espérance de survie supplémentaire, aussi durable que peut l’être une image numérique.
D’en avoir connu beaucoup, d’en avoir découvert les décombres et les vestiges, d’avoir écouté des réminiscences diverses à propos d’autres, je me demande bien quelle opinion les anciens gourbimen auraient eu de ce que les ethnologies et autres récits laissaient penser d’eux et de leur vie si cela leur était parvenu. Au fur et à mesure que cette question m’occupe, il me semble que ce mode de vie qui s’efface de plus en plus rapidement et complètement retient mon attention, sans même que les moyens d’une observation soutenue ne soient à ma portée ; pour cela, j’ai tout de même un atout maitre : je n’ai pas encore perdu mon point de départ.
En effet, mon gourbi ancestral est encore debout bien que le feu (le kanoun) l’ait quitté il y a de cela sept ans, que la gouttière de Aammi Lhadj Ldjerrar (Cousin Hadj Tracteur) pisse son petit Niagara d’eaux pluviales remue-toiles depuis près de quarante ans et que même la société d’électricité et du gaz d’Akbou rechigne à rétablir le fil de courant électrique arraché il y a de cela dix ans suite à l’effondrement de quelques rangées de parpaings d’un mur voisin. Et j’y habite toujours en cette nuit du 05 mars 2009 pendant laquelle la gouttière de Aammi Lhadj Ldjerrar vient d’enregistrer un premier résultat bien concret : une partie du mur de mon gourbi visible à partir du siège de l’Association culturelle « M-Seud » vient de s’effondrer, vers l’extérieur.
Une partie du mur de mon gourbi vient de s’effondrer du fait de la gouttière de Aammi Lhadj Ldjerrar ? Ne vous en offusquez pas ! Ne vous révoltez pas si vite ! Si les « médiateurs » sociaux avaient vocation de faire entendre raison aux riches et aux introduits, ce genre de situation n’a pas lieu d’être dans un village doté de notables, les pieux et les laïcs. Et si un procès en justice était engagé et gagné, Aammi Lhadj Eldjerrar a très largement les moyens de faire amende honorable ; à supposer que ce ne serait pas le cas, un fils commissaire aux comptes pourrait solder ses comptes en un claquement de doigts.
Des pans entiers de l’appareil judiciaire : huissiers, experts, avocats, etc. étant privatisés, cela non seulement dissuade l’habitant de gourbi tel que je suis perçu à faire appel à l’appareil judiciaire, cela le condamne à continuer de vivre dans son gourbi sans rechigner, sans faire attention aux jets d’eau qui s’écrasent sur les feuilles de tôle, de bâche et de plastique placées en véritables outils antidiluviens pour renforcer la toiture face au « déluge », au moins autant qu’il ne s’effondre pas. Et, s’il s’effondre, à changer d’adresse (« ih’ewwel bab dar-u ») ou à se laisser prendre sous les décombres comme le fut ma grand-mère paternelle en 1957, quand une bombe de l’armée française lui a mis quelques tonnes de grabats sur le corps.
Vous voyez donc bien qu’un procès serait aussi couteux qu’aléatoire. Ce, d’autant plus que, pour justifier un procès-diversion qui ne cesse toujours pas de donner lieu à des rebondissements que vous ne voudriez pas m’entendre qualifier, Aammi Lhadj Ldjerrar a, dès 1995, pris les devants en se servant d’un bout de papier griffonné et raturé, arraché à un cahier d’écolier de passage, « délivré » en un seul exemplaire dont on ne retrouvera aucun duplicata dans leurs archives, par des membres (dont l’un se retrouvera membre d’une APC deux ans plus tard) de l’Association sociale « Ex .Taaf » qui venait tout juste de se créer.
Jusqu’en ce moment où il commence à céder quelques pierres de son édifice, la conscience sans cesse alerte qu’il ne durera pas indéfiniment fait que la lucidité est maximale quant à son rôle de point de départ unique, non seulement pour retrouver en esprit un environnement rongé par l’anéantissement mais aussi pour tenter d’effectuer un « transfert de compétences » d’un monde en train de disparaitre à cet autre qui s’érige dont ni les gestes, ni les tons, ni les relents, ni rien ne semble se référer à l’ancien, sauf peut-être pour continuer d’en tirer quelques faux semblants aussi pernicieux qu’anachroniques.
Et, du fait, mes visiteurs occasionnels qui s’émerveillent de se retrouver dans un gourbi encore habité, tel qu’ils en avaient connu ou rêvé de connaitre dans leur enfance me rappellent mon retard à rejoindre le confort matériel ambiant tout en me paraissant ignorer superbement que l’essentiel de mon activité associative, syndicale et politique ; de ma production textuelle et de mon livre « Nnan Imezwura » même portent les marques de ce centre d’un monde reclus dans le passé, les ruptures de rythme provoquées par le bruit léger d’une souris ou d’un serpent qui se faufile parmi les tuiles, des révisions inspirées par voix qui interviennent par le biais d’évocations mentales.
Ce gourbi qui a constitué ma seule plaque-tournante, ma table d’agencement entre un monde pour lequel je me suis préparé dans les trois premières décennies de ma vie et un monde qui fait irruption, qui happe, que je rejoins sans regret, sans désordre mais non sans patience ; ce gourbi qui a constitué ma chance –chance que je craignais de perdre il y a encore quelques instants, avant que ces pierres ne se détachent du mur- de moduler le passage d’espérances sans suite à un futur recommencé ; ce gourbi n’est pas des moindres. Il ne s’effondre pas en un seul coup, ni sans résistance, ni sans férocité destructive extérieure.
Ce gourbi a peut-être l’âge des fondateurs de ce village ; une pierre, témoin du nom donné à ce village, y était encore déposée il y a un peu plus de trente ans ; la pisseuse d’eau de Aammi Lhadj Ldjerrar n’est qu’une méchanceté ostentatoire d’arriviste rurbain qui se moque de son passé de villageois en perpétuant une hostilité vieille d’un siècle, acquise par aliénation mais non directement héritée.
Entouré de tours de béton qui devraient faire aux âmes défuntes à lesquelles il donne une carapace commune le même effet, en plus rapproché, que les imposantes et massives constructions des colons Saint Julien, Caudrillet et du bachagha Benalicherif, mon gourbi peine de plus en plus à aider à se représenter l’histoire d’une grande maison réduite en masure depuis le colonialisme mais il n’en continue pas moins de la porter jusqu’à sa dernière pierre encore en place, de suggérer une histoire de rapports sociaux qui, peut-être, apporte une nuance utile à une autre histoire effleurée dans l’appendice* de l’ouvrage du professeur Mohammed ARKOUN.
Je ne me suis sans doute plus senti autant chez moi depuis bien longtemps, tant il était peuplé du monde ancien, que pendant cette nuit où quelques pierres ont déjà échappé à son maintien séculaire.
Il m’apparait, enfin ! dans sa splendeur naturelle.
Demain est un autre jour.
Le 06 mars 2009
Tahar Hamadache.
*« Humanisme et Islam – combats et propositions », Mohammed Arkoun, Editions Barzakh, Alger, octobre 2007. L’appendice, en pages 325-331, est intitulée : « Avec Mouloud Mammeri à Taourirt-Mimoun – De la culture orale à la culture savante »

Laisser un commentaire