Archive pour août 2010

Réponse au professeur Lahouari Addi sur l’amazighité

Samedi 14 août 2010

Cher compatriote,

Nous avons l’habitude de suivre avec intérêt vos écrits et réflexions qui sont pour nous éclairants et prémonitoires sur beaucoup d’aspects de la vie sociale et politique algérienne. Le libre penseur que nous percevons en vous et la sincérité de vos prises de position sont à nos yeux la preuve de la probité éthique dont devrait jalousement se prévaloir tout intellectuel et universitaire. Hélas, ce champ souffre d’un manque sidérant d’autonomie dans notre pays.

C’est donc avec beaucoup d’intérêt que nous avons lu l’entretien que vous avez accordé au journal électronique Le Quotidien d’Algérie en date du 29 juin dernier. Celui-ci faisait notamment suite à votre importante conférence donnée quelques jours auparavant à l’Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou sur l’écriture de l’histoire en Algérie.

Partageant l’essentiel de vos courageuses positions et réflexions concernant la problématique démocratique en Algérie et sur la nature policière du pouvoir politique qui y prévaut, nous avons été désagréablement surpris par votre réponse concernant la langue tamazight.

Votre position est malheureusement bien en-deçà de ce qu’on attendait de la part d’un esprit lucide tel que vous. Nous avons du mal à croire qu’un intellectuel engagé en faveur d’une Algérie démocratique et pour l’égalité citoyenne puisse continuer de s’en tenir à la position qui est la votre sur cet important enjeu. Pour nous, le traitement de la question amazighe participe d’une position de principe qui ne doit souffrir d’aucun marchandage. Un juste traitement de cette question conditionne l’alternative démocratique et celle-ci est conditionnée par elle. Elle est en ce sens un élément de la totalité démocratique. Elle n’est nullement un élément secondaire, mais une donnée légitime et un test pour tous les démocrates.

Aujourd’hui, même le pouvoir algérien a fini par reconnaître, certes sous la pression populaire, l’évidence du caractère national de tamazight, mais vous, Lahouari Addi, en êtes encore à parler de l’unique langue de la nation, l’arabe, qui ne saurait souffrir de concurrence. Nous sommes peut-être sévères dans la lecture de vos propos, mais rien, à notre avis, ne les prémunit contre une telle compréhension de notre part. C’est la triste réception qu’on en fait. Nous aimerions bien nous tromper, mais votre position semble obéir à une logique qui cherche à satisfaire tout le monde et personne, et donc nous paraît insuffisante de la part d’un intellectuel de votre trempe appelé à bousculer les préjugés et les convenances et non les conforter.

Vous accordez bien le droit d’existence à tamazight dans ses espaces retranchés (que vous appelez les régions berbérophones) c’est-à-dire les régions les plus enclavées du pays. En même temps, vous semblez caresser dans le sens du poil les esprits «bien pensants» qui n’admettent pas que cet idiome, de bouseux montagnards, s’incruste dans leur vie.

Nous ne vous ferons pas l’injure de vous accuser de discrimination, mais ne pensez-vous pas que limiter la reconnaissance du tamazight aux seules régions majoritairement amazighophones serait une injustice envers les populations concernées? Ne vous semble-t-il pas que cela fonderait une citoyenneté à deux vitesses? Est-on sûrs que les citoyens algériens désireux de connaitre tamazight soient obligés de se plier à l’exode en milieu amazighophone?

L’idée de confiner une langue sur un territoire donné et seulement aux populations l’utilisant déjà, n’est-elle pas une façon déterministe et anhistorique de concevoir le rapport à la langue tamazight? Sans parler des risques encourus à sa disparition dans pareils cas. Il faut plutôt voir les zones amazighophones actuelles non pas comme des espaces naturels mais davantage comme une spatialité tributaire des aléas d’une histoire tumultueuse ayant poussé des populations à s’y installer dans le passé.

Ce faisant, des Algériens devraient-ils, pour vivre dans leur langue et espérer transmettre cet héritage à leur descendance, se condamner à subsister dans des enclaves linguistiques, quitte à renoncer à s’inscrire dans une dynamique sociologique, économique, culturelle et politique égale partout dans le pays? On pourrait aller plus loin et contester même la portée limitative sous-jacente à la notion de régions berbérophones. En bon sociologue et anthropologue, vous n’êtes pas sans savoir que les berbérophones ne sont pas les seuls imazighens en Afrique du Nord. Ils sont également arabophones et vivent aussi bien à Alger, Oran, Tiaret et ailleurs. Que faire pour ceux-ci? La réponse pour nous se fonde sur un pari citoyen se voulant un projet pour l’avenir : soit la dimension berbère est admise comme un socle historique commun, comme une sorte d’identité citoyenne, soit nous ouvrons la voie aux visions ethniques et linguistiques fondées notamment sur les droits des minorités.

Vous n’êtes pas sans savoir non plus qu’aujourd’hui des centaines de milliers d’amazighophones d’Algérie vivent dans les grandes villes et les régions réputées arabophones, leur dénier le droit à l’apprentissage académique de leur langue équivaut à leur ôter leur citoyenneté et les pousser soit à l’assimilation linguistique soit à une ghettoïsation par l’isolement et l’endogamie, terreaux de toutes les ségrégations, discriminations et de différentes formes de violences[1].

Vous comprendrez aisément que pour nous la berbérité n’est pas réductible à la seule berbérophonie. Elle est plutôt perceptible dans ce que Mouloud Mammeri appelle notre culture vécue. C’est en ce sens que la langue tamazight ne souffre pas de diglossie ou de décalage avec la langue de notre common decency – pour reprendre George Orwell – comparativement à la langue arabe officielle. C’est pour cela que le linguiste Abdou Élimam a forgé la notion de Maghribi pour parler de l’arabe vernaculaire usité par les Algériens, et pour le distinguer de l’arabe officiel qui ne se laisse nullement apprivoiser par le vécu quotidien de la population.

Aussi, la langue tamazight est usitée sur tous les territoires de l’Afrique du Nord, elle pourrait en être le ciment dans la construction d’une véritable union du Maghreb, pas celle de l’UMA que cogitent les régimes despotiques et impopulaires de nos pays respectifs.

N’est-il pas, à vos yeux, illogique de chercher la construction d’une Algérie fraternelle en obligeant les enfants amazighphones à étudier l’arabe mais sans faire aucun effort pour inciter leurs frères arabophones à acquérir un minimum de connaissance de cette tamazight? Cette langue qui fait pourtant largement partie de leur patrimoine historique et culturel, et constitue parfois le double héritage de leurs parents biologiques.

Nous pensons que pour continuer à barrer la route aux apprentis sorciers qui poussent, chacun de son côté, à la destruction de la nation algérienne, qu’il y a lieu plutôt d’enseigner l’arabe[2] et tamazight à tous les enfants algériens. Car de quel droit allons-nous priver un enfant né d’un père amazighophone et d’une mère arabophone, ou l’inverse, de connaître et aimer les deux  langues de ses parents? Et de quel mérite pouvons-nous nous en prévaloir vis-à-vis des générations montantes si l’on dispense notre bon sens de leur faciliter et la vie, et l’intégration et les raisons d’espérance parmi les leurs et dans leur propre pays ?

Quant aux modalités fonctionnelles de la standardisation de la langue tamazight et de son introduction progressive et pédagogique dans les domaines académique, administratif et médiatique, cela relève d’un débat profond nécessitant la mise en commun des meilleures compétences en la matière. Il est du devoir de notre régime politique d’y veiller comme un bien commun.  

Ne doutant pas de votre intelligence et de votre probité patriotique, nous vous adressons cette lettre pour vous inviter à réfléchir plus profondément cette question éminemment citoyenne.

Veuillez croire, cher compatriote, en notre cordiale et fraternelle considération.

  

Texte signé par Mhand Amarouche, Boualem Aourane, Tahar Hamadache, Mouloud Idir, Ali Ihaddadene (les auteurs signent ce texte à titre de citoyens algériens).



[1] Vous avez, vous-même, approfondi cette question dans vos écrits. Nous recommandons le titre suivant : Lahouari Addi, Les mutations de la société algérienne. Famille et lien social dans l’Algérie contemporaine, Paris, La Découverte , 1999.

[2] Quand nous parlons d’arabe, nous référons à un arabe moderne largement maghrébinisé et non à l’arabe classique tel qu’il est enseigné aujourd’hui et qui n’est la langue maternelle d’aucun algérien. C’est en ce sens que l’arabe officiel ne peut se prévaloir d’un caractère de langue naturelle. Pour en savoir plus : Abdou Élimam. «Algérianité linguistique et démocratie», Revue Peuples méditerranéens, No.52-53, juillet-décembre 1990, pp.103-120.

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(1) Le texte ci-dessus est publié par Le Soir d’ALgérie (sans les notes de bas de page), en page 7 de l’édition du 08 août 2010. Voir en ligne : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/08/08/article.php?

(2) En réponse à la position de Pr Lahouari Addi sur tamazight, développé dans son entretien : http://www.lequotidienalgerie.org/2010/06/29/lahouari-addi-l%e2%80%99algerie-me-donne-toujours-une-impression-d%e2%80%99opportunites-manquees-et-d%e2%80%99occasions-ratees/